Dagon - Fred Chappell

Publié le par Mordhogor

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Dagon est un dieu philistin de la fertilité, mélange d'homme et de poisson, dont la tête et les mains furent tranchées, ne lui laissant d'humain que ses reins et le reste à la semblance d'un poisson. Le dieu païen se limite alors à un phallus dépourvu de pensée, ambivalent symbole de la virilité et d'une certaine stérilité dans le sens où l'acte de copulation a délaissé le but primal de la procréation.

C'est également pour nombre d'entre vous, chers lecteurs amoureux de macabres lectures, l'un des avatars de Cthulhu, choisi par Lovecraft pour  intervenir dans l'une de ses plus célèbres nouvelles, divinité marine au culte marqué d'un ésotérisme prononcé adorée par des humains dégénérés.

Le Dagon dont nous parlons aujourd'hui est celui de Fred Chappell, écrit en 1968 par un auteur assez méconnu dans nos vertes contrées.

Peter Leland est le héros tourmenté de ce roman hors normes qui nous plonge dans un univers glauque empli d'odeurs et de sons désagréables. Pasteur de son état, torturé par sa recherche constante et vaine d'une justification saine et productive à donner aux actes les plus simples de la vie, Peter va hériter d'une vaste demeure ancestrale perdue dans la campagne sombre du sud des Etats Unis. Il va découvrir avec sa femme un univers qui lui est totalement inconnu, empli de démons païens à visage humain.

Dès les premières pages du roman, la demeure va exercer une fascination morbide sur l'homme d'église qui va se mettre à explorer fébrilement le moindre recoin d'ombre couvert de poussière. Possédé par ce reflet étrange de sa part la plus sombre, le pasteur va se livrer à une étrange et dangereuse expérience sado-masochiste, au fond de ce grenier tapissé de toiles d'araignées dans lequel il va laisser une part de lui-même, creusant le fossé qui va inexorablement le séparer de sa femme.

Hommage lovecraftien oblige, la maison se peuple d'angles étranges et biscornus, le passé qu'elle contient sous forme de lettres jaunies se parant des lettres effroyables formant les mots Yog-Sothoth, Nyarlathotep et Cthulhu.

Mais ici, point d'horreur tentaculaire et visqueuse. Elle apparaît sous les traits charnus et gris de la fille des métayers, Mina, une jeune femme dépourvue des charmes de la vénéneuse Dalilah philistine mais qui va pourtant exercer une irrépressible fascination érotique sur le fragile pasteur. Les premiers mots franchissant les lèvres de Mina quand elle s'adresse à Peter sont très évocateurs : "Vous êtes tellement joli que pour un peu je vous mangerais. Oui, j'vous mangerais tout entier". L'interdit de l'acte ronge le frêle équilibre du méthodiste et les rêves deviennent "jaunes", puis cauchemars. Il y aura meurtre, horrible, barbare. Et le pasteur se réfugiera comme un fantome auprès de l'insensible Mina, qui fait partie de cette terre maudite depuis un nombre incalculable de générations, comme si cela avait toujours été.

Peter va céder aux addictions. Celles du sexe de l'alcool, ne se rendant qu'à peine compte des jours qui le plongent dans cette terre inculte. Il va y laisser ses forces et sa virilité, et peu à peu son âme, devenant vite incapable de répondre aux exigences charnelles de celle qui va devenir sa tortionnaire.

Nous quittons l'ambiance matérialiste lovecraftienne pour aborder des rivages plus sexués. Castration, sadisme, masochisme. Les mots de Chappell sont simples, mais leur force est d'évoquer des sons, des couleurs, des goûts nous amenant aux limites du supportable. La dégénérescence chère au maître de Providence est bien là cependant. Point d'héritage maudit, si ce n'est ce goût immodéré de l'être humain pour la souffrance, cette horrible souffrance qui seule peut lui permettre de se sublimer et d'atteindre enfin le divin, se faisant plus grand que ces idoles païennes, grotesques et stupides.

Je ne dirai rien de la fin, si ce n'est qu'elle se mérite, tout comme l'apprendra dans la plus intolérable des douleurs le pauvre héros si terriblement humain de ce roman à lire absolument, d'une traite, en un long déchirement.

J'y ai déjà goûté à deux reprises, et je me demande pourquoi je ne suis pas déjà fou, mais peut-être le suis-je déjà, à vous recommander de suivre le même chemin que moi...

 

J'attends vos impressions avec impatience,

 

Stéphane DELURE

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