Drudenhaus - Anorexia Nervosa (2000)

Publié le par Mordhogor

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Si l'on reste dans le domaine de l'univers musical mélodique, et que l'on exclue les excès pour moi sans intérêt du grindcore, je pense ne pas me tromper en écrivant que je m'apprête à chroniquer l'album le plus violent jamais composé et enregistré.

Cette première fierté de posséder l'objet et de vous le faire partager se double du plaisir non dissimulé de vous confier que je suis originaire de la ville dans laquelle l'album a pris naissance, Limoges !

Eh oui, la capitale mondiale de la porcelaine est aussi connue en de lointaines contrées pour avoir enfanté ce monument de souffrance pour les oreilles fragiles !

Nul doute que les gargouilles de la magnifique cathédrale de style gothique n'y soient pour quelque chose, de même que les souterrains donnant sur de sinistres catacombes que certaines légendes prétendent s'enfoncer au travers de neuf niveaux initiatiques, menant vers les eaux sombres d'un lac noir, passage probable vers les mystères de l'au-delà.

Anorexia Nervosa a livré son premier travail en 1997, un truc étrange et pas vraiment intéressant, il faut bien l'avouer, mêlant le death metal et l'indus, avec un travail visible sur scène (à l'époque) mettant en scène l'art étrange de la pantomime. Oui, tout un programme ! C'était un brin barré.

Puis changement total d'orientation en 1999, à l'aube du nouveau siècle, avec la sortie de l'EP délicatement nommé Sodomizing the Archedangel, implacable ouvrage de black metal symphonique, parsemé de claviers grandioses et de références à la musique classique (dans la structure des arrangements). L'arrivée du hurleur Rose Hreidmarr et du claviériste Neb Xort sont pour beaucoup dans le renouveau du groupe et son entrée dans un univers dont les plus emblématiques représentants n'étaient à l'époque autres que Cradle of Filth et Dimmu Borgir. Et je peux vous dire que le résultat des quatre titres proposés sur l'EP n'avait rien, mais alors rien du tout, à envier à ces illustres ainés, et notamment à Cradle of Filth, avec lesquels on les compara vite, notamment du fait du chant parfois suraigu de Hreidmarr.

Devant le succès rencontré par l'EP, le groupe enchaîna aussitôt avec un album grand format, grand dans tous les sens du terme. Production au diapason, compositions maîtrisées et arrangements d'une extrême complexité, sans oublier l'incroyable performance de Hreidmarr, qui n'a de Rose que le pseudonyme - à moins qu'il ne faille penser ici que la séduction de la fleur n'existe pas sans le tranchant des épines.

Arrive donc à l'aube du siècle nouveau le terrifiant Drudenhaus, mot désignant le nom d'un camp de prisonniers bâti en 1627 sous l'impulsion de l'église catholique (on le nommait également Malefizhaus ou Exenhaus : "maison des sorcières"), bâtiment sinistre et unique en Europe qui accueillit durant 7 longues années dans la ville de Bamberg (Allemagne) entre 600 et 900 personnes accusées de sorcellerie. Cet endroit n'avait de prison que le nom. Les malheureux détenus y étaient torturés avant d'être immanquablement menés sur le bûcher. Voici un lien très intéressant pour tous ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur ce sombre épisode de la guerre de trente ans link.

Les horreurs de l'Eglise face aux résurgences des cultes païens hantent encore nos inconscients. L'abomination que fut l'Inquisition nous fait toujours trembler au travers de la mémoire qui a survécu à la langueur des siècles. Voilà qui nous éclaire sur les flammes dévorantes se dressant derrière le sinistre portail en fer forgé sur lequel apparaissent les initiales stylisées du groupe.

Poussons ensemble les grilles en fer chauffé à blanc et découvrons le paysage sonore qui nous attend, pauvres mortels que nous sommes !

Qu'entendons nous alors ? Un orage symphonique parsemé de hurlements faisant passer les albums du genre décrit pour de mièvres sucreries ! Le groupe ne se définit d'ailleurs pas comme un simple groupe de black metal symphonique, mais plutôt comme un créateur de dark nihilistic metal. Le nom complet du groupe est en fait Anorexia Nervosa Nihilistic Orchestra (ANNO). Il est la mise en image d'une tradition française de la sublime décadence qui marqua notre beau pays de la Renaissance aux premières heures de la Révolution Française, se faisant le porte-parole possible d'un Marquis de Sade ou bien encore d'un Gilles de Rais. Les paroles des 9 titres qui parcourent l'ouvrage sont des parangons de haine et de provocation, allègrement rédigées et hurlées en anglais, allemand ou bien encore français, langues se mêlant le plus souvent inextricablement au sein d'un seul morceau.

A la différence des aînés norvégiens ou anglais, point de place aux introductions délicates chez Anorexia Nervosa. On entre tout droit dans le vif du sujet avec une extrême brutalité. Dès les premières notes de A Dodeful Night in Thelema, on a l'impression d'ouvrir une porte jusqu'ici close et de subir la chaleur d'un brasier abominable, soufflant tant le feu que le fracas du démon qui le crache. Et ce démon, c'est Hreidmarr, hurlant tel un possédé avec une rage et une puissance ahurissantes. Comme tout bon limougeaud fan de metal qui se respecte, j'ai eu la chance de le voir sur scène avec Anorexia Nervosa, et je peux vous dire qu'il ne se ménage pas non plus sur scène, faisant même carrément peur quand il harrangue la foule abasourdie et la presse de se montrer plus vive ! Je me rappelle même avec une certaine nostalgie de sa reprise survoltée du Metal Meltdown de Judas Priest... Les jeunôts, en plus du talent, avaient aussi le respect des aînés !

Le respect, le groupe n'en fait pas montre pour tout cependant. Ses textes sont beaux, mais il ne faut pas avoir les yeux ni le coeur fragiles pour les lire et encore moins les savourer. Allez, citons un passage de Tragedia Dekadencia, qui commence en beauté mais finit dans le dégoût, tel un texte improbable écrit à deux mains par Beaudelaire et Sade : Je ne suis plus que ténèbres et vengeance, je vous voir décrépir, pourrir comme les insectes répugnants que vous êtes tous les uns comme les autres, dans un abîme de merde grouillante, vous n'êtes que des immondices, des larves rampantes. Et je ne vous cite que l'un des passages les moins fleuris. La vitesse de la narration et la puissance du hurlement font heureusement passer les mots en douce, facilement. Cette forme de poésie, car il s'agit bien de cela, rappelle un peu pour les textes français la narration de Misanthrope, en bien plus ulcéré cependant.

Ce qui frappe à l'écoute de l'album, outre la violence verbale de Hreidmarr, c'est celle générée par le talent de Neb Xort. Qu'il se serve d'un violon, d'un piano ou de ses claviers prenant des accents d'orgues de Staline sinon de cathédrale, il éclabousse  l'album d'une frénésie peu commune à ce type d'instruments. Le meilleur exemple en est le formidable deuxième morceau, The Drudenhaus Anthem, colère lâchée contre les prêtres inquisiteurs qui torturaient des innocents au nom de Dieu. Je vous l'ai proposé en écoute, afin que puissiez vous faire une idée parfaite de ce à quoi ressemble l'album, ce titre en étant plus que mes mots la meilleure synthèse qui soit. Impressionnant ! Nul autre mot ne me vient à l'esprit.

Sur ce titre s'invite Romarik d'Arvycendres (Forbidden Site), qui va se régaler de chanter tel un Nicolas Sirkis exalté les mots suivants : "Mourir de notre main ou de la vôtre, mourir et enfin vivre d'Absolu, et vous serez fiers de nous avoir jugés, mais nous seuls nous étions condamnés". Très beau et bien venu.

 Et l'album entier est du même tonneau.

On croit ralentir un peu avec God Bless the Hustler, mais le titre monte en puissance, porté par des claviers énervés et les guitares féroces de Stefan Bayle et Pierre Couquet., chahuté par le martèlement sans fin de Nilcas Vant, batteur de folie qui fracasse ses fûts du début jusqu'à la fin de l'album, pareil à un Tantale soumis à un supplice sans fin.

J'ai une attirance toute particulière pour Enter the Church of Fornication, avec les orgues qui ouvrent un court instant le morceau avant que le tonnerre ne se déchaîne et que les démons n'envahissent le lieu saint pour mieux le profaner. Et puis il y a ce passage, si beau, porté par la langue de MolièreJe suis la Vérité, je suis le Créateur, et mon fils, mes enfants, celui qui vous écoute et meurt, qui par vos bouches offertes entend ma voix, de mille destins rouges sang sera le Roy. Poésie noyée dans un flot de fureur et de rage.

Il y a aussi ce titre hallucinant sur lequel Hreidmarr fait vraiment trembler, Divine White Light of a Cumming Decadence - unique morceau repris de l'EP sorti l'année d'avant -, avec un petit break étrange lancé par quelques notes de piano fort bien amené, qui allège un peu le propos avant que le délire vocal ne prenne plus d'ampleur et de férocité.

Dirge & Requiem for my Sister Whore (je vous fais grâce de la traduction, par unique souci de ne point blesser les âmes chastes qui se seraient égarées sur cette page rouge sang) démarre sur un agréable violon puis nous fait plonger dans un puits de noirceur au sein duquel surnage un ilot de mots fleuris et véritablement choquants. Les guitares crient qu'elles ne sont pas là pour simplement rythmer le tout, car s'y trouve un merveilleux solo bien torturé.

C'est d'ailleurs le fait étonnant de l'album. La violence subie lors des premières écoutes masque le rôle non négligeable des guitares. La basse de Pierre Couquet est même audible un court instant avant que la fureur de Das ist Zum erschiessen schön (à vos souhaits !) ne livre son courroux, et elle surnage même avec brio quand on tend l'oreille par dessus le mur certes élevé mais pas infranchissable des claviers et du chant de Hreidmarr

Et ce n'est pas avec The Red Archromance, histoire d'un amour bien macabre, que l'on va terminer en douceur, bien au contraire ! Quelle colère tangible dans ce morceau ! Ils venaient de recevoir leurs impôts ou quoi ?

Limoges est une ville agréable pourtant, calme d'ordinaire. Tant de fracas s'en émanant m'étonne encore, mais je ne suis pas peu fier d'avoir fait partie d'une aventure (en tant que fan) qui n'a duré certes que 10 ans mais a brillé au firmament des groupes qui ont su s'expatrier et montrer leur talent à l'échelle d'un monde (celui du metal !) qui n'attendait que ça.

Deux albums sublimes, légèrement moins radicaux (mais vraiment très légèrement !), ont suivi avant que la parenthèse ne se referme et que Hreidmarr s'en aille explorer d'autres univers, ceux de l'indus metal par exemple, avec CNK (Count Nosferatu Kommando ou bien encore Cosa Nostra Klub, selon l'humeur), nous livrant notamment un album étonnant, L'Hymne à la Joie, qui intègre dans ses titres des morceaux de Beethoven, Prokofiev, Orff ou Tchaïkowski. Ne voulant s'enfermer dans aucun carcan musical, le groupe sort en ce moment un album de reprises diverses (dont peu appartiennent à l'univers du metal) en duo avec Snowy Shaw, ce qui promet bien des surprises ! Mais ceci est une autre histoire.

 

En attendant, je suis fier de vous avoir présenté l'univers violent et décadent de ces limougeauds déchaînés ! Et j'en profite pour saluer mon ami Emmanuel Hennequin, remercié dans le livret, auquel l'objet doit rappeler bien des souvenirs. L'ami a fait bien du chemin depuis puisqu'il s'occupe de LA revue des musiques sombres, Obsküre Mag, que vous vous devez de lire religieusement !

 

Bonne écoute aux courageux qui vont se procurer l'objet ! Et pour citer ANNO "Que le Seigneur vous garde toujours purs" !

 

Stéphane DELURE

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