Histoires de Cannibales - Tsui Hark (1980)

Publié le par Mordhogor

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Le premier film de Tsui Hark, Butterfly Murders, qui dépoussiérait avec fracas le cinéma d'arts martiaux traditionnel, fut un grand succès critique, mais hélas un énorme échec commercial.

Furieux de ce revers, le réalisateur hong-kongais, loin de vouloir s'assagir, se lança dans la mise en scène d'un film encore plus barré (si,si !), le bien nommé Histoires de Cannibales, improbable mélange de kung-fu, de comédie, d'enquête policière et de bis italien (rayon boucherie).

L'histoire est simple en apparence, un policier, l'agent 999, interprété par la future star de Zu, les Guerriers de la Montagne Magique, The Sword, Duel to the Death (trois films majeurs du renouveau du Wu Xia Pian), et What Price Survival, j'ai nommé le formidable Tsui Siu-kung (ou Norman Chu, c'est selon), est à la recherche d'un criminel (Rolex !) et se retrouve au fil de son enquête dans un village reculé peuplé de cannibales vindicatifs.

Nous rentrons si je puis dire très vite dans le vif du sujet, quand deux pauvres vendeurs de poules sont conduits dans la région par un curieux passeur (image de Charon faisant passer le Styx et renfort du sentiment d'isolement et d'inhospitalité de la contrée abordée). Traversant un décor de mangroves et de buissons tordus, ils se séparent malencontreusement et tombent sur des individus au visage couvert de masques primitifs et grotesques, armés de couperets, qui les attaquent sans sommations. Le survivant est amené à l'abattoir du village et prestement scié en deux dans un flot marquant de douleur et de sang. Les morceaux débités sont distribués à la population avide de viande fraîche, la plus grosse partie du "butin" étant réservée à la "police" du village (les individus masqués et leur chef, interprété par le génial Eddy Ko, déjà présent dans Butterfly Murders et vêtu pour l'occasion d'une seyante vareuse militaire bardée de décorations).

La population du village est digne de la parade de Freaks, montrant un degré élevé de dégénérescence : un macrocéphale à l'air demeuré, un prêtre au visage difforme, un impressionnant travesti géant, outrageusement maquillé, traditionnellement vêtu et avide de rapports charnels, un aveugle grimaçant à souhait !

Dans cet univers de parade monstrueuse, le détective 999 va faire son apparition, obsédé par la recherche du criminel - qui va se révéler être le seul habitant du village désireux de mettre fin à ces cruelles pratiques -, se montrant d'une confondante naïveté et qui traversera la quasi totalité du film sans comprendre l'horreur qui l'entoure. Il croisera un voleur malchanceux/aventurier de pacotille, incroyablement habile pour échapper à ses poursuivants mais se retrouvant immanquablement entre leurs griffes dès la scène suivante, comme s'il était impossible d'échapper à l'emprise de ce village, ainsi qu'une jeune femme et son frère, apparemment désireux de fuir ce monde dont ils ont conscience qu'il finira par les dévorer tôt ou tard.

Au delà de l'intrigue à deux sous, des scènes de kung-fu réglées comme un ballet, des scènes de comédie pure et de cannibalisme (nous ne sommes tout de même pas chez Fulci ou Joe d'Amato, même si l'on s'en rapproche), c'est bien entendu à une critique sociale que Tsui Hark se livre, le microcosme du village, avec son prêtre, sa police et ses habitants légèrement demeurés, hagards, attendant leur maigre pitance (dont l'état - la "police" - se garde la plus grande partie !) sont le reflêt de la société communiste chinoise. La société montrée est gangrénée par des instincts primaires (manger, copuler), soulagés avec mesure par un pouvoir dominant gardant pour lui la plus grosse part du "butin", et ne se délestant du minimum que pour permettre de satisfaire le peuple juste ce qu'il faut et de le maintenir en état de perpétuelle servitude. Cette thématique est finalement assez proche du Zombie (Dawn of the Dead) de Romero, sorti deux ans auparavant, en 1978. Certains ont réfuté cette théorie et avancé que Tsui Hark avait plus simplement voulu surfer sur la vague du gore italien, thèse ma paraissant fantaisiste au vu des aspirations habituelles (et à venir) du réalisateur (voir par exemple le thème abordé dans le film suivant, l'Enfer des Armes, qui va déplacer la critique sociale dans un contexte moderne et urbain). De plus, le gore est plus suggéré que montré. L'ensemble du film baigne en permanence dans une ambiance bon enfant qui désamorce en permanence l'esprit malsain que le sujet aurait pu amener, ce qui n'était de fait pas le propos de Tsui hark. Influence d'accord, mais pas copie !

Parlons d'ailleurs de cet humour, bien plus travaillé qu'il n'y parait. Les passages mettant en scène le travesti "Vietnam Rose" sont bien sûr répétitifs mais dérident aisément le spectateur le plus blasé tant le gabarit du phénomène est impressionnant. La naïveté du policier et sa pudibonderie sont assez confondantes, plongeant le personnage dans des situations burlesques du meilleur effet, et soulignant l'aveuglement dans lequel nous vivons (se rappeler l'ambiance politique de la Chine de 1980).

Les meilleures scènes sont à mon goût celles données à Eddy Ko, au physique fort impressionnant et qui craque de manière inattendue en pleurant à chaudes larmes, révélant ainsi le fait qu'il n'a aucun ami en ce village qu'il terrorise (ce qui ne l'empêche pas de tuer son adversaire, épaule tendue d'un bref instant !). Il faut le voir également lorsqu'il montre au prêtre venu quémander plus de viande au nom du village quelles parties de son corps il pourrait bien manger, malmenant les membres du prêtre sur fond de valse de Vienne ! Son combat final avec l'agent 999 est également un grand moment de burlesque (et de précision chorégraphique !).

La musique réserve d'ailleurs quelques belles surprises, puisque l'on reconnaîtra ici un passage tiré du Suspiria de Dario Argento et là le célèbre thème de Wong Fei-hong, qui sera adapté quelques onze ans plus tard par le réalisateur et lui permettra de s'ouvrir au public occidental.

Le film peut laisser de prime abord un curieux sentiment de "n'importe quoi", la légèreté de la forme contrebalaçant étrangement une ambiance glauque au possible, mais mérite que l'on y jette plus qu'un oeil distrait. Il reste certes mineur dans la filmographie du réalisateur, mais contient ce que nous aimons tant chez Tsui Hark : la rage de filmer, une capacité incroyable à digérer ses influences, une volonté jusqu'au boutiste d'aller à contre-courant, qui persistera avec le film suivant alors que Tsui Hark mettait en jeu sa propre carrière à force d'aligner les échecs.

Finissons par la fin. Celle du film choqua le public et la critique, ceux-ci prenant la scène restée culte de la jeune femme tenant entre ses mains un coeur palpitant comme un affront, un acte agressif lancé au visage du spectateur, alors que Tsui Hark offrait plus symboliquement son coeur à ce public dont il recherchait l'adhésion et la compréhension.

Vous l'aurez compris, je suis très attaché à ce film, et j'espère de tout coeur - celui qui palpite quand les images du film défilent - que vous saurez trouver plaisir à voir cet étrange pamphlet aux couleurs écarlates.

 

Bon film !

 

Stéphane DELURE

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