L'Enfer des Armes - Tsui Hark (1980)

Publié le par Mordhogor

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Son premier film n'avait pas rencontré l'adhésion du public, avec le second il perdit l'appui de la critique. Tsui Hark aurait pu rentrer dans le rang et mettre en bobine un correct film d'exploitation aussitôt vu aussitôt oublié. Il ne cédera à cette tentation (seule opportunité de rester dans le giron des producteurs) que pour son quatrième long métrage, mais livrera avec l'Enfer des Armes un brulôt à l'ambiance anarchiste et nihiliste qui lui attira les foudres de la censure et faillit bien lui coûter sa jeune carrière, bien plus que ne l'avaient fait en leur temps Butterfly Murders et Histoires de Cannibales.

La critique sociale est plus brûlante que jamais et ne se cache pas cette fois-ci derrière le masque attrayant des films d'arts martiaux. Nous sommes transportés dans le Hong Kong de 1980 et suivons le parcours de trois jeunes étudiants de bonne famille dans leur irrémédiable descente aux enfers.

Avant d'aller plus loin dans l'étude du film, il faut préciser qu'il existe deux versions du film, toutes deux réunies dans l'excellent coffret intitulé à juste titre "La Trilogie du Chaos" réunissant les trois premiers films de Tsui Hark) sorti aux éditions HK Vidéo (merci Christophe Gans !). Ces deux versions sont celle qui sortit à l'international après passage de la censure - Tsui Hark dut en un temps record supprimer et remplacer la moitié du film, afin d'en faire un film se rapprochant plus du film d'exploitation attendu par les studios -, et le miraculeux film original, qui fut récupéré d'un support VHS oublié auquel plus personne ne croyait (ceci explique la mauvaise qualité vidéo des scènes coupées, mais ravira amplement les cinéphiles, les bobines HK non exploitées terminant immanquablement à la poubelle).

Les différences entre les deux versions sont bien entendu notables, le contexte anarchiste n'étant plus qu'une toile de fond après les coupes, mais reflètent un très intéressant témoignage de ce que les studios voulaient donner au public (divertissement) opposé à ce que la Nouvelle Vague hong-kongaise tenait à dénoncer.

Dans la version d'origine, les trois étudiants désoeuvrés copient la réalité qui avait récemment secoué Hong-Kong en faisant sauter une petite bombe artisanale dans un cinéma populaire (moyen clair pour Tsui Hark de marquer sa volonté de secouer un public apathique dans le temple même qui depuis si longtemps lui donne à manger le même plat sans saveur). Il n'y aura pas de victime mais les trois jeunes auront mis irrémédiablement les doigts dans un engrenage qui les mènera à la mort ou la folie. Une jeune femme rongée par une rage inextinguible ayant absolument besoin de trouver un exutoire (elle torture des souris, défénestre un chat, menace dans l'ombre ses voisines avec une arme à feu avant d'opter pour des moyens plus radicaux) les a reconnus et les utilisera comme outils de sa colère. Lancés dans leurs actions criminelles, ils vont s'emparer d'un paquet compromettant appartenant à un dangereux groupuscule de trafiquants d'armes occidentaux. Les vingt dernières minutes du métrage culmineront dans un incroyable final se déroulant dans le gigantesque cimetière qui domine la ville de Hong-Kong, lieu tourné vers le passé, sans avenir, dans lequel les trois anti-héros perdront bien plus que de simples illusions.

La version censuré adoucit le propos en transformant l'attentat désoeuvré du début en accident mortel lors d'une soirée tournant mal. La jeune femme est toujours témoin et va entraîner les étudiants dans sa spirale infernale. Les actes terroristes sont relégués au second plan. L'explosion dans le cinéma est toujours présente mais n'est plus qu'un fait divers dont les auteurs ne sont plus nos jeunes protagonistes. Un rôle plus important est donné au groupe para-militaire tout droit sorti d'un mauvais film d'exploitation (il faut voir leur look pour le croire !).

Heureusement, les deux films ont en commun des scènes essentielles et qui resteront gravées dans les mémoires.

Le début du film se déroule sous la pluie, dans un quartier peu attractif, triste et bétonné. Il y a de gros plans de barbelés, de barreaux aux fenêtres, d'une cage dans laquelle s'agitent des souris blanches. Les personnages du film seront ces souris blanches, fruits d'une expérience cruelle, prisonniers à plusieurs niveaux dans un monde apathique et sans joie, dénués d'avenir. Ces étudiants représentent la jeunesse de HK, au futur incertain (la rétrocession de HK à la Chine n'est encore qu'un point sur l'horizon).

Une main va s'emparer de l'une des souris et lui enfoncer une aiguille à la base du crâne. L'animal devenu fou va chercher à se mordre la queue avant de perdre la vie, image douloureuse qui plante brutalement le décor.

La même main, celle de la jeune femme - magnifiquement interprétée par Lin Chen Chi, actrice habituée jusqu'ici aux productions lisses de la Shaw Brothers, et dont le visage est illuminé d'une rage, une colère palpable -, défénestrera plus tard un chat dont la chute, filmée en différents plans qui étirent délibéremment le temps lui restant à vivre, se terminera dans la douleur sur le pal d'une grille d'acier (grille qui aura plus tard un rôle important, mais je me garde d'en dire plus !).

Autre scène marquante, celle de cette même jeune femme s'emparant du revolver de son frère policier et mettant en joue dans l'ombre de son appartemment ses voisines occupées à se quereller; la tension est palpable et l'on sent qu'elle se rapproche du moment où elle va commettre l'irréparable.

Montée en puissance également lorsqu'elle agresse ses complices forcés, les asperge d'essence et menace de les brûler vifs. S'ensuivra le moment faisant basculer le destin de nos anti-héros, lorsque le trafiquant d'armes va intervenir, l'action se figeant sur ce plan mémorable montrant les trois étudiants faisant un bras d'honneur. Ils viennent de sceller leur destin sans le savoir et s'en moquent inconsciemment.

Il y aura enfin la scène finale dans cet immense cimetière. Pas de combats aériens ni de pirouettes savantes. Les échanges de coups de feu feront mouche, sans effet de style, soulignant la violence absurde qui s'est emparée de nos jeunes anti-héros.

Ces derniers ne seront jamais nimbés de la moindre auréole romantique. Tsui Hark choisit volontairement des acteurs méconnus, au physique ingrat, et en fit le reflêt de cette génération bourgeoise qui ne croyait pas en son avenir ni même en son présent. Crise d'identité de ces hommes et femmes qui ne se considéraient ni comme des chinois, ni comme des britanniques, vivaient au rythme de musiques qui n'étaient pas les leurs (écoutez bien, vous entendrez du Jean-Michel Jarre et d'autres standards synthétiques des années 80).

Ces étrangers en leur prore pays vivent dans la haine du britannique (mémorable scène dans laquelle l'un des étudiants fuit en hurlant un snack après avoir creusé le regard d'un européen).

Ce genre de cinéma, qui réfléchit sur sa propre condition, n'avait pas de place à cette époque, ni auprès du public léthargique dénoncé par Tsui Hark (et qu'il essaye de réveiller à coup de bombe dans un cinéma !), ni auprès de la censure qui obligea le réalisateur à modifier sa bobine.

Même réduit à ce métrage plus sage et moins déroutant que le réalisateur dut finalement livrer, le film dérange, secoue encore 30 ans plus tard.

Tsui Hark s'assagira par la suite, le temps d'une comédie (All the Wrong Clues), juste avant de signer son délirant Zu, Les Guerriers de la Montagne Magique. Avant de devenir le maître incontesté du cinéma HK, il commença par un tryptique détonnant qui ébranla les bases d'un cinéma qui se voulait de pur divertissement. Après lui, tout changea et le cinéma chinois allait enfin donner des oeuvres parmi les plus intéressantes qui soient.

Pour terminer, il est à noter dans ce film l'étonnante interprétation de Lo Lieh, qui campe ici un flic solitaire et alcoolique, aussi cool (sa façon de s'habiller, de fumer, de boire) qu'acharné. Bien avant Tarantino, Tsui Hark avait su offrir une seconde carrière à des stars oubliées (Lo Lieh avait en son temps été une star de la Shaw Brothers, aussi connu que Bruce Lee); Comme tant d'autres; il aurait disparu dans l'oubli si le cinéaste barbichu (qui ose une courte apparition dans la version remaniée) ne lui avait pas fait confiance en lui donnant ce rôle à contre-emploi. Le policier se débât énormément, mais sans comprendre pourquoi, sans parvenir à sauver qui que ce soit. Chez Tsui Hark, même les héros d'autrefois sont dépassés une fois confrontés à l'âpreté du monde réel.

 

Vous l'aurez compris, un film à voir absolument !

 

Stéphane DELURE

Publié dans Cinéma HK

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