La Guerre de Sécession - James M. McPherson (1988)

Publié le par Mordhogor

La-Guerre-de-Secession.jpgGuerre de SécessionGuerre Civile pour les américains, termes et sujets fort méconnus dans notre beau pays qui fit tant pour que les colons installés dans le Nouveau Monde s'émancipent du joug de la couronne britannique, et bâtissent leur nation sur des idéaux d'égalité, idéaux que nos ancêtres d'alors n'avaient pas encore gagnés. Difficiles à cerner pour nous autres français, ces quelques mots parlent d'un conflit ayant eu d'énormes répercussions sur l'histoire d'une nation, d'un pays, les Etats-Unis d'Amérique, et qui, au delà de ses propres frontières, façonna à tout jamais l'histoire du monde pour les temps qui suivirent.

Il déchira un pays durant quatre longues années, de 1861 à 1865, et eut la lourde particularité de se dérouler sous le mandat présidentiel d'un seul homme, Abraham Lincoln, qui allait devenir pour la postérité le plus grand des présidents qu'ait connu le pays. Son premier mandat précéda d'un mois le début de la guerre, et il périt assassiné cinq jours seulement après la fin "officielle" de la guerre, un mois après sa seconde investiture. Durant le conflit, fut promulgué l'abolition de l'esclavage, acte politique qui symbolise probablement la plus difficile des batailles que l'Union dut mener. Par cet acte fut entamée la lente et difficile intégration du peuple noir dans la société américaine.

Durant ces quatre années, plus d'américains tombèrent sous leur propre feu que lors de l'ensemble des conflits dans lesquels le pays fut jamais engagé (Vietnam y compris) depuis 1776. 620000 hommes perdirent la vie, pour un population qui à l'époque se montait à un peu plus de 31 millions d'habitants répartis à travers un vaste territoire.

Résumer un tel drame en quelques mots est bien évidemment réducteur, et il faut bien les 1000 pages que compte l'ouvrage de James M. McPherson, professeur d'histoire à l'université de Princeton, pour faire le tour de cette guerre sanglante qui déchira un pays, opposa des hommes qui jusqu'alors étaient des amis, des compagnons d'armes, et parfois même des parents que les idéaux opposèrent.

L'oeuvre est titanesque. Elle est aussi référentielle. Elle développe de façon claire et détaillée l'inévitable arrivée du conflit, son déroulement, difficile et entaché de combats toujours plus atroces. Elle met aussi en lumière ses importantes répercussions. L'auteur montre les raisons pour lesquelles un pays en fut amené à se diviser - l'expression "house divided" est souvent employée pour décrire le conflit -, mais aussi l'extraordinaire capacité toute américaine à voir des talents émerger des endroits les plus improbables : Abraham Lincoln et Ulysses S. Grant, pour ne citer que deux présidents indissociables de cette guerre, sont issus de milieux qui ne les destinaient en rien au rôle crucial qu'ils jouèrent au nom du peuple qu'ils représentaient. C'est là toute la force de l'Amérique, celle admirée par Tocqueville, ce riche terreau qui voit les hommes s'élever du fait de leur mérite, et non du simple fait de leur naissance. L'issue du conflit résulta de la volonté de ces hommes courageux, inflexibles, et qui firent de l'Union renforcée l'incontournable puissance, politique et militaire, qu'elle n'a cessé d'être jusqu'à nos jours.

Il y a 150 ans, la Guerre de Sécession opposa des frères, des amis, ceux-là mêmes descendants de ceux qui fondèrent en 1776 une nation bâtie sur des idéaux d'égalité soufflés par nos philosophes des Lumières. Le pilier de cette nation paraissait si indestructible à nous autres français qu'il justifie probablement à lui seul le fait que nous ayons eu tant de mal à comprendre la nature de cette guerre fratricide. De Valley Forge à l'attaque de Fort Sumter, bien des choses se passèrent, bien des antagonismes naquirent, clairement abordés par l'auteur, et permettant de jeter un regard nouveau sur ce conflit majeur. Les divisions sont de trois ordres :

* au niveau politique, Nord et Sud avaient depuis longtemps pris des chemins peu à peu divergents, les Etats du Sud profitant de l'élection du premier président Républicain, Lincoln, jugé faible, pour défier l'autorité fédérale et entamer une vague de sécession.

* sur le point idéologique, s'affrontèrent esclavagistes et abolitionistes, cette lutte dépassant le plus souvent le simple clivage Nord/Sud. Il est d'ailleurs à noter que Lincoln était à l'origine simplement opposé à l'expansion de l'esclavagisme, phénomène complexe, basé sur le nombre d'Etats le reconnaissant ou non, chaque nouvel Etat rejoignant l'Union pouvant ainsi faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre.

* Economique et social enfin, avec un Nord fortement industrialisé, basant sa force sur les machines, les brevets, et non plus sur l'homme, opposé à un Sud conservateur, composé d'une élite de riches propriétaires désireux de protéger à tout prix la politique lucrative de l'esclavage.

Il est bien évidemment impossible de ne serait-ce qu'ébaucher en quelques lignes les différentes thématiques abordées par l'auteur au fil des pages. Pour la petite anecdote, l'ouvrage est paru aux Editions Robert Laffont, ce qui se traduit immanquablement pour les connaisseurs par un papier ultra fin et une écriture serrée en petits caractères. Pour autant, l'ouvrage est si bien construit et rédigé qu'il se dévore plus qu'il ne se lit.

Sachez que vous aurez avec ce livre entre les mains tous les outils, chronologiquement présentés, pour mieux comprendre le "pourquoi" du combat qui opposa les bleus aux gris.

Vous découvrirez que l'improbable rapport de forces - le Nord étant bien plus peuplé et bien mieux équipé que le Sud, dépourvu d'industrie - fut compensé côté Sud par une ardeur au combat sans pareille et par le génie militaire et l'audace de certains hommes dont le nom fut gravé dans le marbre des légendes - citons par exemple Robert E. Lee et Thomas "Stonewall" Jackson. La politique nuancée du président confédéré Jefferson Davis, qui était conscient de ne pouvoir remporter la victoire - même si ses troupes ne furent pas loin de réaliser l'exploit lors des deux batailles du Bull Run -, et souhaitait tenir jusqu'à l'épuisement du Nord ou l'intervention des puissances européennes, contribua également à entraîner le conflit sur une durée que nul n'avait à l'origine imaginée (l'un des chapitres de l'essai s'intitule très clairement Adieu à la Guerre de Quatre-Vingt Dix Jours).

Les troupes confédérées se battirent jusqu'au bout, souvent en guenilles, sans plus d'uniforme et la plupart du temps se déplaçant dans un désordre complet. Et la grande majorité des gris se battaient pour des idées ne les concernant pas - la possession d'esclaves n'était  finalement que l'apanage d'un nombre restreint de riches propriétaires. Le courage de ces hommes souvent désespérés fut reconnu par leurs frères ennemis à de nombreuses reprises.

Vous assisterez aussi à la difficile construction de l'armée nordiste, composée à ses débuts d'ouvriers sans expérience et encadrée par des officiers au savoir datant ou brillant par leur incompétence - Georges McClellan par exemple, qui, même s'il est indéniable qu'il a largement contribué à former et motiver l'armée de l'Union après le premier désastre du Bull Run, aurait mérité cent fois un limogeage plus rapide pour son incapacité totale à prendre des décisions qui auraient pu mettre un terme rapide au conflit. Vous la verrez s'aguerrir cette armée de conscrits et surprendre la faction opposée, de nature plus combative. De grands noms la menèrent à la victoire finale, Ulysses Grant, Tecumseh Sherman, sans oublier Lincoln, qui devint un véritable chef de guerre, capable de prendre les décisions militaires qui s'imposaient, quand bien même elles étaient difficiles. 

La guerre passa immanquablement par de terribles batailles, clairement détaillées, batailles qui fauchèrent les hommes par milliers, parfois en seulement quelques minutes. Les plus tristement célèbres portent le nom de Bull Run, ShilohAntietam, Gettysburg, Vicksburg, Appomattox. Elles connurent la fin des manoeuvres napoléoniennes et firent entrer l'art militaire dans une phase plus moderne.

Durant ces quatre années de guerre, il y eut un nombre incalculable de brevets déposés - tous concernant des applications militaires - qui allait à tout jamais changer l'art de la guerre. Les premiers navires cuirassés firent leur apparition, tout d'abord improbables machines laissant les observateurs sceptiques quant à leur simple capacité à ne serait-ce que flotter, mais qui mirent en quelques combats un terme définitif à la marine à voile, obligeant les grandes puissances navales à revoir leur politique en la matière. Les fusils à répétition apparurent, de même que les premières mitrailleuses.

L'échiquier politique faillit vaciller à de nombreuses reprises, la vieille Europe hésitant à reconnaître à de nombreuses reprises la légitimité des Etats Confédérés. A défaut de ce titre officiel manquant qui aurait pu mettre un terme à la guerre, certains pays qualifièrent le Sud de "pays belligérant", ce qui suffit à  l'Angleterre et la France pour approvisionner ce dernier en armes. Le poids économique du Nord n'était pas négligeable - même s'il taxait fortement -, de même que le coton du Sud, nation plus ouverte à l'échange commercial.

Il ne faut bien entendu pas omettre la question des esclaves. La position des deux forces en présence est montrée de façon bien moins tranchée qu'il n'y paraît. Est abandonnée l'idée selon laquelle le Nord est acquis en son entier à l'abolitionnisme. L'auteur éclaire aussi sous un jour plus nuancé le Sud, riche d'une élite bourgeoise qui seule bénéficiait des avantages de la pratique de l'esclavage. Le principal chef de guerre sudiste, Robert E. Lee, est à l'image de ce débat : il ne partageait pas les idéaux défendus par le Sud et Jefferson Davis, mais se rangea à ses côtés pour la simple raison qu'il était virginien et que son Etat, sa véritable patrie, était tout bonnement située du "mauvais" côté.

Lincoln rédigea la proclamation émancipant les esclaves (1 janvier 1863), signa le 13ème amendement abolissant l'esclavage et garantissant également des droits civils aux anciens esclaves. Par cet acte, il marqua l'intégration dans la nouvelle Union de 3,5 millions d'êtres qui étaient jusqu'alors considérés au mieux comme du simple bétail. La marche allait être longue, difficile, jusqu'à l'élection dont même Lincoln n'aurait su rêver d'un président noir à la tête de la nation la plus puissante du monde, 150 ans plus tard. Mais cela relève d'une autre histoire.

 

Pour tous les passionnés de cette période sombre de l'histoire américaine, je vous recommande chaudement la lecture de ce livre passionnant de bout en bout. Vous pouvez en parallèle voir et revoir le magnifique film de Ken Burns, The Civil War, réalisé en 1989 et sorti en coffret dvd chez Arte Editions. Ce reportage, riche en images et interventions d'historiens, dissèque en neuf épisodes et quelques 11h20 l'histoire de ce sanglant conflit. Il est fort probable que je revienne dessus un de ces jours, tant il y a à dire.

 

Je vous propose en fond musical une chanson populaire américaine, Dixie, qui fut souvent fredonnée par des milliers de voix durant ces quatre années de guerre.

 

Bonne lecture,

 

Stéphane DELURE

 

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