Le Retour de Ringo - Duccio Tessari (1965)

Publié le par Mordhogor

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1965 ! Belle année pour le réalisateur italien Duccio Tessari, habitué à tous les genres, notamment le péplum avec Les Titans (1962, son premier film), qui s'attaque au western spaghetti et sort tout d'abord Un Pistolet pour Ringo, puis le film qui nous intéresse, Le Retour de Ringo, tournés la même année. Attention cependant, même si ces films ont en commun le surnom du personnage principal, joué d'ailleurs par le même comédien - Giuliano Gemma, qui avait déjà joué dans Les Titans -, n'entretiennent aucun véritable rapport. Ils déclinent chacun une version du personnage, mais resteront les deux seuls films de ce qui aurait pu être une véritable série. Il y eut bien d'autres Ringo, mais comme bien d'autres films italiens traitant du même genre, il s'agissait de pures utilisations commerciales d'un nom qui n'entretenaient aucun rapport avec le personnage original - pensez à tous les Django, Trinita, Sartana, Sabata, qui souvent changeaient de nom selon les pays d'exploitation.

Dans le premier film, Ringo est un aventurier, volontiers fanfaron, tout en étant bien sûr fort habile de son colt.

Dans le second, il incarne un soldat nordiste de retour de la Guerre de Sécession, Montgomery Brown, fils de sénateur, et surnommé Ringo. Simple souhait d'une déclinaison pour Tessari, peu intéressé par les séquelles et le peu d'inventivité qu'elles apportent.

Ce que le réalisateur continue cependant, comme pour le premier épisode, c'est l'adaptation sous forme de western d'oeuvres totalement différentes. 

En 1965, nous sommes à l'orée du phénomène du western-spaghetti, la vague des peplums italiens s'étant estompée. Le grand maître Sergio Leone a déjà livré deux films majeurs du genre, Pour une Poignée de Dollars et Et Pour Quelques Dollars de Plus, imposant son aventurier solitaire et sans nom, dans l'ombre duquel allaient grandir de plus modestes maîtres au talent cependant indéniable, dont Sergio Corbucci, Sergio Sollima, Tonino Valerii, Damiano Damiani, et pour le cas qui nous intéresse, Duccio Tessari.

L'approche de ce dernier se veut tout d'abord plus légère que celle de Leone. Car rappelons avant tout que le western-spaghetti ne désigne pas seulement la vague des westerns tournés alors en Italie, mais bel et bien l'émergence d'un genre nouveau qui mettait en scène des anti-héros à la moralité - et à l'hygiène ! - souvent douteuse, à des lieues du western traditionnel, en plein déclin depuis la fin des années 60. Fini le caractère manichéen du western américain. Le cow-boy chevaleresque a cédé la place à un être plus complexe, plus violent, marchant sur un fil tendu entre le bien et le mal, et le méchant n'est plus forcément le vil indien ou le bandit mexicain.

Dans le premier film de son dyptique sur Ringo - Un Pistolet Pour Ringo -, Tessari désacralise volontairement son héros, faisant de lui un as de la gâchette avec une âme d'enfant, préférant un verre de lait au sacro-saint whisky, qui aborde les affrontements avec une légèreté préfigurant les rôles que tiendra plus tard Terence Hill dans la série des Trinita et autres avatars du genre (je mets à part les tout premiers westerns de cet acteur dans lesquels son jeu se rapprochait du Franco Nero de Django).

Avec Le retour de Ringo, changement de cap, avec un traitement nettement plus sombre.

Tout commence pourtant de façon légère, lorsqu'un Giuliano Gemma (crédité au générique sous le nom américanisé de Montgomery Wood, pseudonyme qui tombera vite aux oubliettes) teint en blond platine - ce détail revêtira une importance capitale dans le film - arrive dans un bouge tenu par l'un de ses anciens amis. Nous sommes en 1865 - soit cent ans avant que le film ne soit réalisé -, et le héros revient de la Guerre de Sécession, en vainqueur légèrement balafré. Il ne faudra cependant pas longtemps à Ringo pour perdre son sourire et apprendre que sa ville est tombée sous la coupe de deux mexicains accompagnés de leur bande, instaurant un règne de terreur. Ces hommes se sont installés dans sa demeure après avoir assassiné son père, sénateur devenu gênant, et l'un des frères se prépare à épouser sa propre femme. La moindre personne osant se dresser contre eux est impitoyablement abattue et le shériff, ancien as du pistolet, noie sa peur et sa lâcheté dans l'alcool, ayant même du mal à lever le verre jusqu'à ses lèvres.

Le ton se rapproche alors de l'univers violent des oeuvres de Leone, le héros se retrouvant seul face à une armée de hors-la-loi. Mais Tessari a sa propre vision de l'histoire.

Tout d'abord, comme il l'avait fait avec son premier Ringo, qui était l'adaptation sous forme de western de La Maison des Otages, de William Wyler, avec Humphrey Bogart., le réalisateur adapte cette fois-ci non pas un film, mais l'une des histoires les plus célèbres du monde, celle racontée par Homère dans son Odyssée, narrant le retour d'Ulysse en son pays, trouvant sa femme aux mains d'ennemis qui se sont emparés de son royaume. Point de Pénélope tissant sa tapisserie ici, mais la femme de Ringo se prénomme Hélène, autre célèbre tragédienne grecque dont le nom n'a pas été choisi innocemment, le conflit entre le Nord et le Sud ayant été fratricide comme celui de la Guerre de Troie. Sur ce canevas tragique, Tessari va installer son film avec une lenteur qui peut déranger au début mais finit immanquablement par fasciner, grâce au talent de la mise en scène, clairsemant son oeuvre de tableaux changeant des traditionnels duels à un contre six gagnés d'avance.

On retiendra notamment celle montrant son héros, sombrant dans la déprime et l'alcool, qui va choisir de changer d'apparence en assombrissant sa peau et ses cheveux par le biais de mixtures fournies par un indien, allant jusqu'à laisser tomber son alliance au sol, perdant son apparat de héros revenu de la guerre couvert de gloire. Là où Ulysse devenait marchand, Ringo devient un métis à la recherche d'un emploi, emploi qu'il finira par trouver chez un fleuriste - choix surprenant, là où d'autres réalisateurs l'auraient probablement enrôlé dans la fabrique de cercueils du coin.

Il y a aussi cette scène terrible au climax tendu, rehaussée par la sublime musique d'Ennio Morricone culminant sur des choeurs déchirants dignes d'un peplum, dans laquelle le héros se prépare, tapi derrière des buissons, à froidement assassiner les deux frères mexicains - et peut-être sa femme, le doute est ici permis - mais y renonce en découvrant une enfant aux cheveux d'un blond platine qu'il devine être la sienne. Celle-ci s'avance vers lui innocemment, et lui offre des fleurs. Lorsque son épouse approche, le remarquant à peine dans ses pauvres vêtements, il baisse la tête, masquant ses traits sous son chapeau de paille.

La plus belle scène reste celle dans laquelle Ringo s'est introduit dans son ancienne demeure pour venir admirer sa fille endormie, quand son épouse entre dans la pièce mal éclairée. Elle demande qui est là, s'avançant prudemment en brandissant sa lampe. Sur le superbe thème du film, dont je vous propose l'écoute à la fin de l'article, le héros fait un pas en avant, son visage masqué dans l'ombre explosant soudain dans une lumière digne du gothique italien cher à Mario Bava. Le regard du héros est d'abord empli de violence et d'émotions qui luttent, et l'on sent que le personnage peut encore basculer, ne sachant si sa femme l'a trahi ou a été contrainte. Puis lentement le regard s'adoucit, annonçant la compréhension et le bonheur des retrouvailles. C'est bien simple, à chaque fois que je vois cette scène, je ne peux m'empêcher d'en avoir des frissons. Magnifique !

La dernière scène importante est le retour annoncé du héros, qui a quitté sa défroque de péon pour revêtir ses habits de soldat. Les portes de l'église s'ouvrent violemment, au moment où le mariage forcé allait être prononcé, et Ringo apparaît, tel un fantôme, armé d'un fusil et répétant sans cesse "Je suis de retour", reculant pour disparaître peu à peu dans ce vent chargé de poussière qui a traversé tout le métrage, à la violence ici décuplée. On pense ici aux meilleurs Leone, ainsi qu'au personnage sans nom que Clint Eastwood allait magnifier dans L'Homme des Hautes Plaines et Pale Rider.

L'usage des plans fixés sur les regards, si cher à Leone, est également présent, mais il y a d'autres trouvailles visuelles, plus personnelles, comme lorsque le héros traverse la ville, de la droite vers la gauche de l'écran, évoluant au travers de barrières et de vitres colorées découpant l'image en plusieurs plans aux formes géométriques faisant penser à un générique de serial.

Le film n'est bien évidemment pas exempt de défauts, tel le manque évident de moyens qui rend l'assaut final moins attrayant qu'il aurait pu l'être. Mais le pire des défauts du film reste selon moi le brave indien voulant on ne sait trop pourquoi aider les habitants de la ville à retrouver leur liberté, sa tenue ayant tout du déguisement bon marché, surtout l'arc dont il est armé, à peine plus impressionnant que celui de mon fils âgé de huit ans et dont on a peine à imaginer qu'il puisse permettre de toucher mortellement une personne à plus de dix mètres. D'ailleurs, il ne tirera qu'une seule flêche, mortelle cependant.

A noter le casting, qui reprend la plupart de celui du précédant Ringo, en changeant quelque peu les rôles, fait assez commun dans le cinéma de genre - souvenez-vous des castings de la Hammer, avec ces seconds rôles que l'on retrouvait de film en film. Dans le film précédent, les deux femmes avaient un rôle important, ici, on retiendra surtout celui de la prostituée diseuse de bonne aventure, amoureuse du mauvais garçon, dont la présence restera remarquable - et pas seulement pour les raisons que vous imaginez, même si un peu quand même.

Sans être un chef d'oeuvre, Le Retour de Ringo reste une oeuvre phare du western spaghetti, bien supérieure à son prédecesseur, que je n'hésite pas à ranger aux côtés de Django, du Grand Silence et Keoma pour ne citer que ceux qui me viennent en premier à l'esprit.

Si vous êtes amoureux de ce genre de western - et pourquoi ne le seriez-vous pas si vous êtes ici ? -, je vous promets que Le Retour de Ringo vous procurera un réel et vif plaisir, celui du bis bouuré d'inventions et de trouvailles, même s'il joue avec des bouts de ficelle.

 

Je vous laisse avec la splendide musique d'Ennio Morricone, dont la chanson est interprétée par Maurizio Graf

 

Bon film !

 

Stéphane DELURE 

 

 

Publié dans Cinéma Western

Commenter cet article

grissom 23/12/2012 12:11


Ringo, l'ex de Sheila....?


Je dois avouer peu connaître le genre western, à part les grands classiques.....

Mordhogor 23/12/2012 12:29



Très drôle Grissom ! Retournes écouter tes disques de dalida !!!


Sinon, ce western là est un classique du spaghetti, comme ceux que je vite dans l'article. Le Grand Silence de Corbucci est vraiment surprenant. Trintignant et Kinski s'y affrontent. Le premier
est muet, le second... méchant ! Et le tout se passe dans un univers enneigé, inhabituel pour le western. Splendide !



kiki 22/12/2012 12:32


quelle musique ! et quel beau gosse !