The Fog - John Carpenter (1980)

Publié le par Mordhogor

The-Fog.gif

Sorti du succès retentissant de son très réussi Halloween, la Nuit des Masques, premier de la grande lignée des slashers-movies, John Carpenter obtient carte blanche des studios pour tourner son nouveau film. Tapis rouge ! Fort de cette envieuse position, il choisit, contre toute attente, de mettre en image une  classique histoire de vengeance avec fantômes cachés dans le brouillard.

Antonio Bay, 1980, petite ville côtière située sur les bords sauvages et fouettés par les vents du Pacifique Nord. Un vieux loup de mer au visage impassible et quelque peu inquiétant raconte à des enfants assis autour d'un feu une histoire à faire trembler leurs jeunes âmes, l'histoire du capitaine Blake, aux poches emplies d'or et au visage rongé par la lèpre, qui avait demandé asile, pour lui et ses hommes, aux habitants du petit port côtier. Cupides et craintifs, les villageois, menés par le père Malone, allumèrent un feu pour entraîner le navire sur les récifs, attendre la mort des marins et piller les cales ouvertes chargées d'or. La ville prospéra, se développant sur le sang des marins morts. Mais un siècle plus tard, les trépassés vont revenir chercher leur bien et réclamer une dette de sang.

Un thème classique pour lequel Carpenter va se faire une joie de mettre son scope reconnaissable entre mille (ici, un format large anamorphosé) au service de la terrible loi du talion. Certains critiques de l'époque boudèrent le film à sa sortie, ce qui n'empêcha pas l'oeuvre de rafler ironiquement le prix... de la critique au festival d'Avoriaz.

Le cinéaste prend son temps pour installer un climat d'angoisse, faisant se succéder des scènes qui ressemblent à des photographies tant les mouvements en sont presque absents. Mais son savoir-faire indiscutable nous immerge vite. L'immobilisme est celui de la paisible cité d'Antonio Bay (tournage au passage dans le village de Bodega Bay, déjà visité par Les Oiseaux d'Hitchcock !), celle de ses habitants et celle également de la mort insidieuse qui attend patiemment son heure, celle du centième anniversaire de la fondation de la ville, fruit du meurtre des marins lépreux.

Fidèle à ses références, Carpenter ouvre le film par une citation de Poe, et son brouillard tentaculaire a quelque chose de lovecraftien, faisant de cette masse impalpable un parfait avatar de l'Indicible. Personne n'en parle car beaucoup l'on probablement oublié - et c'est un tort immense ! -, mais le film est une impeccable illustration des terreurs décrites par l'écrivain anglais William Hope Hodgson dans ses superbes romans que sont Les Canots du Glen Carrig, Les Pirates Fantômes, La Chose dans les Algues, aux pages emplies de vase, de limon, de vents qui claquent dans les voiles gonflées par la tempête et des pas mouillés de corsaires trépassés. Autant de grands noms du fantastique pour lesquels le mot terreur est synonyme d'encre formant des mots sur le papier.

Marié depuis deux ans avec l'actrice Adrienne Barbeau, rencontrée sur le tournage du téléfilm Meurtre au 43ème Etage, Carpenter donne à cette dernière l'un des rôles principaux, celui de cette femme vivant seule avec son enfant dans un phare isolé à l'incroyable escalier (il existe vraiment, non loin de San Francisco !), reliée au reste de la côte par la radio qu'elle anime plus que par le fanal qui devrait guider les navires. Le cinéaste retrouve également sa screem-queen préférée, devenue star depuis Halloween, Jamie Lee Curtis, rejointe au casting par sa propre mère, la célébrissime Janet Leigh, inoubliable interprète de cette femme assassinée sous la douche de Psychose. Et n'oublions pas non plus Tom Atkins, ami de Carpenter et qui tourna avec lui La Nuit des Masques, New-York, 1997 et Halloween III, le Sang du Sorcier, ainsi qu'Hal Holbrook, l'impitoyable lieutenant Briggs, juge et bourreau dans Magnum Force, aux côtés de Clint Eastwood.

Mais la véritable star du film, c'est ce brouillard qui donne son nom au long-métrage, cet insaisissable ennemi, qui aida jadis les naufrageurs et aujourd'hui abrite en sa blancheur cotonneuse les marins vengeurs rongés par la lèpre et l'outrage des grands fonds. Acteur capricieux, il fut bien plus difficile à filmer et maîtriser qu'un casting par ailleurs en parfait accord avec son metteur en scène. D'une angoissante lenteur, il pénètre en tous lieux, transportant avec lui les fantômes sombres ivres de sang, armés de couteaux, d'épées et de crochets, distribuant la mort en d'horribles sons de corps tranchés et transpercés. Le sang s'écoule hors champs, et nombre de réalisateurs actuels devraient regarder ce film pour comprendre enfin que filmer la terreur ne se résume pas à un simple jaillissement d'hémoglobine (surtout quand en plus il s'agit de sang virtuel !). Même après de multiples visionnages, certaines séquences me flanquent encore la trouille, et à chaque fois je prends plaisir à me laisser emporter par le vent du juste châtiment.

La morale est sévère car les fantômes se payent sur le sang des descendants innocents de ceux qui furent les véritables meurtriers, mais la véritable Terreur n'a dans le fond pas besoin de morale et encore moins de juste cause.

A noter l'apparition non créditée au générique de John Carpenter, modeste employé du pasteur qui réclame en vain le salaire de sa peine. C'est ironiquement l'image du metteur en scène, celle d'un habile travailleur qui court encore aujourd'hui après le fruit de son labeur. Tant de chefs-d'oeuvre filmés (plutôt que tous les citer, je vous promets de revenir bientôt pour parler d'eux) et l'homme court encore après l'argent des producteurs. Un jour, vous verrez, il reviendra se venger au sein d'un banc de brume... Et là, beaucoup se mettront à hurler.

 

Le brouillard, la brume, tiens... voilà qui me donne une furieuse envie de regarder un autre film mettant en scène cet acteur si brillant, si... impalpable : un autre chef-d'oeuvre nommé The Mist, tourné par Franck Darabont.

 

Allez,... tremblez.... Et dîtes vous pour vous réconforter que tout cela n'est peut-être rien d'autre qu'une simple histoire contée par le vieux loup de mer...

 

Stéphane DELURE

Publié dans Cinéma d'épouvante

Commenter cet article

grissom 20/05/2010 08:58



Pour moi Carpenter occupe clairement une place à part dans le monde du septième art, par son style déroutant, dérangeant, choquant. On aime ou on déteste mais ces films font parler et ne laissent
pas indifférents......