The Manticore And Other Horrors - Cradle of Filth (2012)

Publié le par Mordhogor

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Un monstre cornu à visage humain, au corps de lion et à la queue de scorpion plonge ses yeux ambrés vers vous. Sa gueule se déchire en un grotesque sourire, dévoilant trois rangées de dents acérées. C'est un monstre créé pour dévorer les hommes. Et la Manticore, car c'est d'elle qu'il s'agit, a décidé de jeter son dévolu sur vous !

La créature est issue du bestiaire de la mythologie perse, et vient maintenant grossir les rangs du panthéon des monstres méticuleusement disséqué depuis vingt ans par les vampires du Suffolk, Cradle of Filth.

Inutile de préciser que chez eux, le monstre a pris une forme féminine et avenante, s'est doté de ces ailes dont les légendes parlent peu et s'est vêtu d'un habit de cuir incarnat de dominatrice en dévoilant plus qu'il n'en masque. La dévoreuse a des allures de succube, mais on ne peut nier une fois de plus que l'artwork est magnifique, montrant en fond, au pied de colonnes babyloniennes, des effigies rappelant l'antique incarnation du monstre, aux allures de sphynx ou de harpie.

Le livret digipack est encore une fois un bien bel objet, aux illustrations soignées, donnant en toute fin une définition de la Manticore, nous apprenant entre autres que tel était le surnom de l'Empire du Lion Britannique dans les Indes orientales à l'époque de la colonisation.

Premier constat en parcourant le livret, on a l'impression que le groupe ne se résume plus qu'au chanteur (Dani Filth), au guitariste (Paul Allender) et au batteur (Martin Skaroupka), puisque seules leurs photos sont présentes (ils se sont une fois de plus régalés pour prendre des poses et déguisements effrayants et, ouf, Dani a quitté son brushing ridicule du dernier opus !). A parcourir d'ailleurs la composition du groupe ayant travaillé sur cet album, seuls ces trois noms apparaissent, le bassiste Daniel Firth et la désormais fidèle vocaliste Lucy Atkins n'étant cités que plus bas, comme artistes de session.

James McIlroy et Caroline Campbell (la nouvelle et forcément belle claviériste) existent bien si l'on visite le site officiel des anglais (link), mais sur l'album, leur nom n'est pas cité... Mystère.

Bon, et si nous parlions de la musique maintenant.

J'ai tout simplement envie de crier "NWOBHM", pour New Wave Of Brutal Heavy Metal ! Car ici les anglais, même s'ils oeuvrent toujours dans un registre extrême, on retrouvé leurs racines métalliques so british ! Attention, ce n'est point comparable à Iron Maiden ou Judas Priest, même s'il y a un peu de l'esprit du "récent" album revisité des vétérans de Hell (pour lequel Allender s'était entre parenthèses chargé de l'artwork et des photos. Vous trouverez l'album chroniqué en ces lignes, Human remains - Hell (2011, enfin presque !), avec notamment la mise en avant de la narration plus que sur les autres albums, mais il y a plus que jamais ce petit côté louchant vers la rythmique punk, les riffs aux tempos plus rapides et lourds, ce retour (enfin !) des solos de guitare rapides et mélodieux, la distorsion des guitares enrichissant le propos (ce power chord qui fait toute la différence !). Il y a bien sûr la marque inimitable de Cradle of Filth, faite de gothique (pas très romantique ici), de chant extrême, de thèmes liés à l'horreur et d'ambiances créées par les claviers renforçant le côté "film d'épouvante". Tout est là, c'est indéniable, mais traité d'une façon différente si l'on se réfère aux précédents efforts du groupe.

Tout d'abord, le concept-album est laissé de côté. Comme sur l'album Midian, avec lequel il partage d'ailleurs d'autres similarités (la mise en avant des guitares, un aspect plus catchy et organique), le concept des monstres est plus une trame diffuse qu'un véritable effort relevant de la pure narration. Nous sommes plongés devant l'horreur d'antiques divinités païennes que beaucoup ont oubliées, mais qui rôdent toujours, dans l'ombre, avides de prélever leur part de chair et d'âmes humaines. 

Il ne faut cependant pas faire l'impasse sur les textes, encore une fois sublimes et nés de la plume du sieur Dani, rédigés en un anglais très riche. Il devrait d'ailleurs se mettre à écrire des nouvelles ou un roman tant ses idées et sa façon de marier les mots sont fascinants. il maîtrise à la perfection tous les mots de sa langue, surtout ceux du vieil anglais, liés au monde de l'horreur et de l'épouvante, de la luxure et de la décadence. Dès qu'il s'y met, j'achète, quitte à lire l'ouvrage dans la langue de Byron (ce qui convient mieux que Shakespeare comme référence) !

Je ne reviendrai pas sur l'utilité de l'album dans la discographie déjà bien fournie des anglais tant le débat devient stérile et peu orienté sur les qualités réelles de l'objet. Black ? Pas black ? Si ça amuse encore certains, pourquoi pas, mais leur avis sera de peu d'utilité pour juger de la chose.

Cradle of Filth fait ce qu'il sait faire de mieux, comme tant d'autres groupes en fin de compte. On rencontre hélas trop souvent cette vaine démarche auprès de tout nouvel album émanant d'une icône. Ce qui compte réellement est la qualité de la nouvelle offrande, et elle est ici indéniable, je le dis tout de suite, s'offrant même le luxe d'offrir quelques (mal)saines nouveautés.

Tout commence par une intro digne d'un film d'épouvante, petite chose qui manquait à l'opus précédent, qui se voulait volontairement in your face. Douce montée inquiétante aux claviers accompagnée de violons sinistres, le tout rehaussé d'un piano bien funèbre. Du classique, qui a par le passé été d'ailleurs plus inspiré, mais peut-être - et c'est sa force -, ici joué plus en retenue et comptant moins sur la grandiloquence qui aurait pu devenir lassante et finir par ne plus surprendre. Puis déboule à grands coups de blast-beats imparables The Abhorrent, narrant l'horreur qui guette l'humanité depuis toujours, comptant sur nos penchants les plus faibles pour s'immiscer dans nos misérables vies. D'entrée, on note que les claviers sont plus diffus, ne faisant que rajouter ici et là quelques ambiances qui n'en revêtent que plus d'importance. Nous ne sommes pas noyés dans un flot d'orchestrations, mais bien par des riffs efficaces et inspirés, ainsi que par le martèlement des fûts de Skaroupka, qui frappe toujours aussi fort mais de manière plus variée et intégrée dans le flot des mélodies (sur l'album précédent, que j'avais fort apprécié, il faut avouer que l'on n'entendait presque que lui). Le riff d'Allender qui suit le premier break des claviers est déjà beau, mais il n'est rien face à celui qui viendra dans le break suivant, tout simplement dantesque. Du pur heavy, un peu comme si le Maiden ancien avait mélangé de l'absinthe à sa bière ! La voix de Dani, comme sur tout le reste de l'album, alternera narration et hurlements, avec peut-être un peu moins de puissance que par le passé. Sous mixé ou bien la voix du vampire s'use t-elle vraiment ou bout de vingt ans de beuglements ? Il faut dire que ça joue tellement fort à côté de lui que le bougre doit en donner de la voix pour se faire entendre !

La production est plus organique, très agréable, et l'on a l'impression que tous ont enregistré leurs parties ensemble, façon live, ce qui n'est bien entendu pas le cas.

For Your Vulgar Delectation et Illicitus nous plongent dans des abîmes de dépravation. Les textes feraient pâlir jusqu'au Marquis de Sade et Joris Karl Huysmans, chacun bien entendu dans le domaine qui lui est propre ! Le premier de ces morceaux est très surprenant, possédant la fougue du punk et doté d'un groove auquel le groupe nous avait peu habitué jusqu'ici. Dani ponctue ses couplets de crachats digne du black metal, du vrai. A noter aussi que son chant sur ce morceau ultra rapide prend parfois des accents glaçants dignes des contrées les plus froides dans lesquelles le mouvement du black metal est né. Voilà qui devrait faire plaisir aux puristes. Et puis il relève soudain le tout par un cri perçant rappelant que nous sommes bien chez ici Cradle et qu'il peut tout se permettre du moment que ça sert le morceau (écoutez, c'est à 3mn15 !). Très surprenant. Rajoutez à cela quelques choeurs fantomatiques, et vous obtenez un sacré morceau ! Véloce aussi est Illicitus, avec ses guitares mordantes et ses claviers plus présents (les arrangements sont signés Skaroupkas, qui prend véritablement un rôle prépondérant dans le groupe), marqués par de belles interventions du piano. Le chant est plus grave, agressif, accompagné par des choeurs qui relèvent son effet. Inutile de dire que le batteur martèle sévère, vous allez vite vous en rendre compte !

Puis arrive mon morceau favori, Manticore ! Pas encore de clip à nous mettre sous les yeux, mais les mélodies parlent d'elles-mêmes, nous laissant dans l'ombre d'un temple à la merci du chaos rampant qu'est le monstre donnant son nom à l'album et au morceau. L'ambiance orientale s'installe par le biais des claviers et d'instruments discrets mais qui savent remplir leur office, comme une petite flûte ici, ou une cythare là, coincés entre les riffs terrifiants assénés par un Paul Allender au meilleur de sa forme. Dani Filth alterne toutes les formes de chant qu'il maîtrise, allant du suraigu à la voix narrée la plus sombre qui soit, en passant par des passages presque clairs et désespérés et des Waouuuu hargneux. Un petit bruitage flippant nous laisse imaginer la Manticore tapie non loin de nous, balançant en arrière sa queue ornée de dards, prête à frapper.

Et on enchaîne en retrouvant avec plaisir le premier single de l'album, Frost on her Pillow, dont je vous livre le clip vraiment très réussi, livrant à un horrible démon (Paul, on t'a reconnu !) l'archétype des princesses de nos contes, le tout sur fond de vaudou ou autre culte païen. La beauté et la candeur existent, mais le mal sera toujours non loin. Morceau vraiment très réussi, bien plus que le single du précédent album, avec une rythmique entraînante et une intervention judicieuse de chaque instrument, le tout dominé par l'organe de Dani, qui sait narrer par son chant mieux encore que le Maître King Diamond. Joli break de guitare sur fond de claviers que vient ponctuer un hurlement de jeune femme promise à un bien triste sort.

La surprise de taille arrive avec Huge Onyx Wings Behind Despair, avec son intro électro ! Niveau bruit, on ne peut que remarquer la double pédale et l'emploi de blast-beats à la violence peu commune. La mélodie électro revient régulièrement, suivie par le riff des guitares. On ne peut non plus manquer la démonstration impressionnnante des claviers, qui alternent moments tout en retenue et d'autres qui nous laissent au bord de l'asphyxie tant la pression qu'ils imposent est pressante.

Pallid Reflections est plus anecdotique, mais cela en regard des pavés qui l'entourent. Tout commence sur des notes clairement heavy, du heavy presque doux d'ailleurs, pour vite prendre un ascendant plus stressant avec des choeurs bien venus. C'est d'ailleurs ce qui m'a marqué lors des nombreuses écoutes de cet album, l'urgence qui semble marquer l'album, son besoin de livrer un travail qui ne nous laisse aucun répit et nous oppresse. Finis les interludes ambiants qui ponctuaient d'anciens morceaux en plein milieu d'album. La délicieuse Lucy Atkins intervient bien, notamment dans ce titre, mais sa présence est moins marquée. Démarche intéressante.

Arrive ensuite un morceau de choix. Siding with the Titans débute sur une frappe effrénée de la batterie, relevée par un grognement typé black. Nous allons nous retrouver tout droit sur les terres des entités primordiales qui précédèrent les dieux de l'Olympe et qui les défièrent en un mythique combat. Et au vu du titre, nous allons combattre du côté des géants. Rythmique d'enfer, avec des interventions du piano vraiment très inpirées. Un sacré morceau, l'un de mes préférés. Bien meilleur et efficace que les deux films qui ont récemment mis en scène des Titans...

Succumb to This et Nightmares of an Ether Drinker (quel programme !) sont des morceaux courts et rapides allant droit à l'essentiel, portés par des guitares décidemment survoltées. Paul Allender a délaissé ses prétentions néo-gothico-romantiques pour plaquer des accords véritablement agressifs, fleurtant entre le heavy et le thrash (tous deux plus costauds que la normale, bien sûr).

La voix féminine de Lucy Atkins est très justement utilisée sur Succumb to This, formant avec Dani un véritable duo intéressant qui aurait pu sans lui faire de la chanson quelque chose de plus anecdotique. Le chant rapide de Dani me rappelle The Twisted Nails of Faith, sorti tout droit du mythique Cruelty and the Beast, avec des guitares heavy en plus. L'orchestration magnifique sublime la voix de la douce Lucy, faisant du morceau, pourtant rapide et violent, le plus romantique de l'album.

Le titre suivant débute comme un brulôt heavy en diable, joué dans l'urgence la plus pressante, dans lequel les guitares sont plus vives que jamais, brillament secondées par la batterie qui claque à une cadence infernale. Le titre va vite, très vite, poussé en cela par les inhabituels "go go go" lancés par Dani. Pourrait bien faire mal en live ce titre, surtout pour les malheureux situés dans les premiers rangs de la fosse et non initiés au rituel du pogo. Le morceau arrache sévère et de mémoire est probablement le plus rapide jamais composé par le groupe.

Les deux derniers titres sont d'apparents bonus - il me semble l'avoir lu quelque part -, seulement disponibles sur le digipack. Comme on trouve le digipack partout en ce moment, facile de ne pas passer à côté. Il s'agit de titres loin d'être là pour le décor. Death, the Great Adventure, possède une aura fascinante, avec de splendides orchestrations qui illustrent un chant très inspiré de Dani. Car quoi qu'on en dise, le monstre est loin d'être mort et sait encore, avec le brio qu'on lui connait, hurler à une allure folle des textes d'une somptueuse noirceur, donnant du corps et de l'épaisseur à son imagination délétère. Notre goule préférée sait faire naître des émotions - frayeur, horreur, terreur -, comme peu savent le faire dans le genre.

Les claviers revêtent une importance toute particulière ici, poussant le morceau vers les cimes de l'épique et du grandiose, et faisant du titre une impressionnante et noire symphonie. 

Sinfonia est la continuation de ce morceau, instrumental impeccable qui servira d'épilogue à l'album d'une bien belle façon, montrant que les claviers chez Cradle n'ont pas encore connu leur chant du cygne.

Voilà ! La livraison 2012 du Berceau des Immondices, vous l'aurez compris, ne m'a aucunement déçu, me laissant même découvrir d'agréables surprises qui me font entrevoir pour le futur du groupe de nouveaux chefs-d'oeuvre à venir. Et il me vient une idée, qu'il serait bon selon moi que le groupe suive. En ces heures de doute affreux où les vampires adoptent des sentiments et brillent au soleil par le biais de la série Twilight, il serait bon que les suceurs de sang du Suffolk crient enfin la vérité à la face du monde sur les habitants des tombes et adaptent enfin un concept-album dédié au plus fier de leurs ancêtres, Vlad Dracula ! Qu'en pensez-vous ?

 

Bonne écoute ! Je vous laisse en bonne compagnie avec le superbe clip Frost on Her Pillow.

 

Stéphane DELURE

 


 

  

Publié dans Horror-metal

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