Butterfly Murders - Tsui Hark (1979)

Publié le par Mordhogor

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1979, une date dans l'histoire du cinéma hong-kongais. Le continent asiatique va être frappé de plein fouet par une énorme et gigantesque Nouvelle Vague, un tsunami dans le monde du septième art au sommet de laquelle surfe un étrange personnage, un hong-kongais d'origine vietnamienne, Tsui Hark, au nom frappant comme un coup de fouet.

Jusque là discret, cet homme qui avait fait ses armes à la télévison sur des séries en costume, rencontre un courageux producteur en la personne de Ng See-yuen (Seasonal Films), qui va lui donner les moyens financiers de donner corps à ses ambitions démesurées, c'est à dire ni plus ni moins rédéfinir le cinéma d'arts martiaux.

Celui que l'on surnommera plus tard le Spielberg chinois va livrer au public jusqu'ici habitué aux sages délires de la mythique Shaw Brothers un véritable OVNI nommé Butterfly Murders, un peu à la manière d'un Seijun Suzuki lorsque celui-ci bouscula les codes du polar japonais dans les années 60.

Sur une trame somme toute très classique - une obscure lutte de clans dans un moyen-âge nimbé de fantastique -, Tsui Hark va broder une intrigue à tiroirs dénonçant les artifices du cinéma tout en les sublimant. Il puisera bien entendu son inspiration dans le Wu-Xia-Pian traditionnel (film de sabre chinois), mais saupoudrera le tout d'influences européennes, comme le western, le fantastique à la Bava, sans oublier bien sûr Hitchcock, dont la référence la plus évidente est clairement celle des Oiseaux, les paisibles volatiles soudain pris de frénésie meurtrière remplacés dans le métrage hong-kongais par des papillons buveurs de sang.

Le film s'ouvre comme il se ferme, avec un personnage émergeant du sommet d'une dune de sable, à la façon d'un héros de western spaghetti. Puis un corbeau à l'oeil menaçant croasse en gros plan avant que le cadre ne s'élargisse pour montrer un vaste charnier, résultat des guerres incessantes que se livrent des clans aux noms très colorés.

Comme nombre de films de Tsui hark le confirmeront plus tard, l'histoire est confuse, et c'est le moins que l'on puisse dire. Difficile en effet de s'y retrouver parmi ces clans rivaux (72 !) et des armées qui les servent et se livrent une lutte acharnée. En gros, un puissant seigneur de guerre, Tien Fung (formidable Wong Su-tong !), chef des Dix Etendards, est appelé au secours par le seigneur Shum. Une fois arrivé au château de ce dernier, il n'y a que des cadavres aux plaies desquelles s'accrochent d'étranges papillons que les écrits d'un lettré présentent depuis quelques temps comme de cruels meurtriers. Trois puissants guerriers vont rejoindre la troupe de Tien Fung, recherchant en secret un précieux héritage caché quelque part dans la demeure aux vastes souterrains. Il s'agit en fait d'armes terrifiantes et novatrices qui donneraient à ceux les possédant un avantage certain dans le conflit qui se déroule. S'y retrouver au sein de cette partie de "qui cache quoi ?" devient vite un casse-tête insoluble, et fera basculer le film d'art martiaux en véritable enquête policière, donnant la part belle à la reflexion et l'esprit de déduction du lettré, le seul à ne pas savoir se battre (et le seul qui survivra, cherchez le message !). Et peu importe ce casse-tête (chinois !) chez Tsui Hark, puisque la forme va vite prendre le pas sur le fond.

Sur ce schéma classique, le réalisateur va imposer son style et dynamiter les standards en vigueur imposés par la Shaw Brothers. De la poudre aux yeux, Tsui Hark va nous en jeter tout au long de l'heure et demie que dure le métrage. Nuage Volant et Ombre Verte volent dans la plupart de leurs apparitions, grâce à des cables clairement montrés dont les protagonistes ont une (impossible) maîtrise tout à fait hallucinante. Des boules explosives sont lancées afin de détourner l'attention des adversaires et certains personnages sont apparemment dotés d'un étrange don d'ubiquité.

Le film est un gigantesque jeu de miroirs, jusqu'à ces papillons qui se révèlent eux aussi n'être qu'un écran de fumée, et crie haut et fort ce qu'est le cinéma, un pur fantasme couché sur pellicule.

Les personnages sont parfaitement campés, avec notamment un étonnant bad guy doté d'une impressionnante armure qui le rend (presque) invincible. Ses adversaires ne sont pas de véritables héros, dans le sens où eux aussi ont du sang sur les mains, et la plupart ne survivront pas à cette lutte barbare, certains connaissant un sort qui en surprendra plus d'un. Le sourire démoniaque et carnassier d'Eddy Ko (qui brillera notamment dans un autre film majeur de la nouvelle vague hong-kongaise, The Sword, de Patrick Tam, et plus récemment dans le formidable The Mission, de Johnnie To) mettra du temps à s'effacer de vos rétines. Marquant aussi est le "héros", Tien Lung, guerrier fatigué des combats incessants et pourtant prêt à toutes les violences pour restaurer la paix, brillamment interprété par Wong Su-tong (Just Heroes, de John Woo).

Les décors sont simples, bruts comme la nature (la pierre est l'élément essentiel du décor), superbes même dans les passages soutterains, magnifiquement cadrés et mis en valeur par des éclairages dignes de certains Bava (la lumière verte en moins !).

A noter par endroits la mauvaise qualité de la pellicule, hélas irrémédiablement couverte de moisissures. Cette imperfection souligne cependant la présence d'un trésor miraculeusement sorti d'une malle mystérieuse. Butterfly Murders est une oeuvre majeure du cinéma de genre, encensée par la critique à sa sortie mais qui fut malheureusement boudée par le public, tout comme le film suivant, Histoires de Cannibales. Et voilà bien là toute la force de Tsui Hark, celle de supporter les échecs les plus retentissants et de toujours rebondir pour proposer quelque chose de nouveau. Et voilà plus de trente ans que le bonhomme est le moteur de l'industrie cinématographique hong-kongaise, et je suis prêt à parier qu'il n'a pas encore livré son oeuvre la plus surprenante.

Allez, et foncez voir son dernier film, le magnifique Detective Dee, le Mystère de la Flamme Fantôme.

 

@ bientôt,

 

Stéphane DELURE

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