Tarot - Dark Moor (2007)

Publié le par Mordhogor

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Par la vue de la pochette alléché - et aussi je dois l'avouer grâce à d'excellentes critiques glanées ici ou là -, je fis l'acquisition, sans hésiter, de ce disque fort ambitieux, fruit d'un groupe espagnol de power metal mélodique dont j'ignorais jusqu'à l'existence même. Comme quoi l'artwork soigné a toujours du bon !

Et avant d'aller plus loin, un petit mot justement sur cette pochette prompte à attirer l'oeil du mâle basique et à détraquer le contrôle de soi qu'il pensait posséder (catégorie dans laquelle vous aurez deviné que je m'identifie à 100%). Elle est due à l'artiste Derek Gores, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler au travers de quelques chroniques, et qui a illustré entre autres les pochettes mémorables des albums de Kamelot, dont celle de The Fourth Legacy pour ne citer que la plus... émouvante !

Pour ce qui est de la musique, j'avoue que l'Espagne ne m'a jamais trop attiré par ses travaux dans l'univers du metal. Il y a bien Tierra Santa me direz-vous, avec ses influences Maidenesques un peu trop marquées, Mago de Oz et son celtic folk metal lui aussi influencé par la Vierge de Fer, et le tout récent Diabulus in Musica (metal symphonique), mais je n'ai jamais vraiment vibré. Cela est peut-être dû à ces racines teutonnes et anglo-saxonnes que je sens bouillonner en moi (alors que j'ai du sang espagnol dans les veines !!!) et qui ont orienté mes goûts à mon corps défendant. Mais alors, pourquoi donc suis-je fan absolu des italiens de Rhapsody, des grecs de Nightfall et Sceptic Flesh... Un non-sens apparemment, à moins que cela ne tienne à mes lointaines lectures d'Homère, faisant de l'Odyssée et de l'Enéide des oeuvres qui ont influencé de façon hypnotique mes futurs goûts musicaux. Cervantes et Don Quichotte ne m'ont jamais parlé, je l'avoue.

Mais cela, c'était avant d'écouter Dark Moor !

Côté musique, de quoi parlons nous ? Afin de mieux situer Dark Moor pour tous ceux qui comme moi ont pris le train en route, sachez qu'il s'agit d'un groupe madrilène fondé en 1993, autour du brillant guitariste et compositeur Enrik Garcia, oeuvrant dans le style power metal mélodique et ayant la particularité d'avoir derrière le micro une chanteuse, en la personne d'Elisa Martin.

Le groupe a longtemps été réputé pour alterner avec une précision métronomique le médiocre et l'excellent. Ceci n'engage que les critiques apparemment unanimes sur ce point, du moins jusqu'à l'album chroniqué en cette page, qui semble avoir ouvert une voie pavée de bien plus belles et régulières offrandes, comme si le groupe avait enfin trouvé son équilibre. Après, tout est affaire de goût. Je ne me permets jamais pour ma part de juger la qualité d'un album en regard de ce qui a précédé, mais bel et bien pour l'objet pris indépendamment du reste. Peu m'importe l'éventuel manque d'évolution, ce qui compte pour moi est l'émotion globale dégagée et le plaisir que j'ai pu prendre à l'écoute. La redite à la puissance dix, il est vrai, peut devenir lassante et gâcher le plaisir, surtout quand l'artiste essaye désespérement de retrouver un style qu'il ne maîtrise plus et dont il a perdu le secret (je pense ici au dernier Marilyn Manson, Born Villain, dont l'écoute montre un artiste tournant clairement en rond et cherchant à faire revivre un passé dont les cendres sont froides), mais les madrilènes n'ont pas l'air de cette trempe-là, et peut-être est-ce dû à leur histoire chaotique.

En effet, tout démarra mollement, avec un peu mémorable Shadowland (1999), pour produire l'année suivante un album encensé par les critiques et le public, The Hall of the Olden Dreams, considéré encore aujourd'hui par beaucoup comme LE chef-d'oeuvre du groupe. Le troisième album arriva en 2002, suivi l'année d'après par un EP contenant entre autres quatre nouvelles compositions acoustiques autour desquelles le groupe était accompagné d'un quatuor à cordes (Between Light and Darkness, 2003).

Les divergences naquirent alors quant à l'avenir musical du groupe et la chanteuse partit avec le second guitariste Albert Maroto et le batteur Jorge Saez, pour fonder Dreamaker, après avoir chanté sur le groupe d'inspiration "Rhapsodienne", Fairyland. D'autres groupes auraient explosé pour moins que ça, mais Enrik Garcia, portant toujours contre vents et marées bouc et moustache tel un fier conquistador, n'était pas du genre à se laisser abattre pour si peu.

Il suffit en effet de seulement cinq mois pour trouver les remplaçants, avec notamment ce pari osé de remplacer la chanteuse par... un chanteur ! Exit Elisa, et bienvenue à Alfred Romero. Changement de taille apparemment, et pourtant, il n'en est rien tant les timbres des deux artistes sont finalement proches. Que les fans se rassurent donc, le nouveau cantador pourra interprêter sur scène les anciens tubes sans le moindre problème et sans choquer la moindre oreille. Sortira ainsi rapidement un nouvel et excellent album, sobrement intitulé Dark Moor, afin peut-être de montrer que cet album marquait une véritable renaissance pour le groupe que beaucoup croyaient défunt.

Suivit Beyond the Sea en 2005, qui déçut quelque peu, et nous en arrivons donc à l'album qui nous intéresse, Tarot, concept-album basé sur les arcanes majeures du célèbre jeu de cartes divinatoire. Chaque chanson, jusqu'au titre bonus, y incarne l'une des figures symboliques bien connues. A noter l'arrivée d'un nouveau batteur, en la personne de Roberto Cappa, au jeu explosif qui va considérablement renforcer la section rythmique du groupe.

Luigi Stefanini, qui a déjà travaillé pour les italiens de Rhapsody of Fire, Vision Divine, Labyrinth, est à la production, contribuant à l'excellence de l'album et aux splendides arrangements.

Puisque l'on parle de Rhapsody of Fire (m'énerve de devoir toujours rajouter ce "of Fire", présent pour d'obscures questions de droit !), il faut rappeler que ce groupe transalpin a toujours été une influence majeure pour les ibériques, de même que Kamelot (écoutez donc The Hanged Man pour vous convaincre de cette influence, notamment sur le refrain !), ce mix de styles pourtant éloignés dans leur approche de la mélodie contribuant certainement à faire de Dark Moor un groupe vraiment original. La fougue épique des italiens côtoye avec un bonheur parfait le romantisme des américains. A noter que par moments la voix de Romero fait penser, sans l'égaler toutefois, à l'immense Roy Khan.

Tout commence avec The Magician, introduction instrumentale à l'ambiance médiévale somme toute classique pour ce genre musical. Ce court morceau possède un petit côté à la fois sombre et épique me ravissant et qui en ferait un joli thème musical pour une oeuvre cinématographique. Puis déboule The Chariot, arcane vraiment majeure de l'opus, single au refrain entêtant et très réussi, doté d'un superbe solo d'Enrik Garcia. La chanteuse Manda Ophuis (Nemesea) et le choeur Sincopa 8 (oui, un nom bien étrange, j'en conviens...), viennent ajouter une touche épique au morceau dont la rythmique est vraiment endiablée et culmine sur un break saisissant (coup de chapeau à la basse et à la batterie). Il y a même quelques "out of all control" lancés par Romero sur une voix quasiment death metal, à la limite du grunt !

Les arcanes vont s'enchaîner avec une incontestable efficacité, réunissant avec justesse la section metal et les orchestrations, le tout sur un fond heavy en diable. La basse et la batterie ont une présence incontournable, donnant une puissance impressionnante à l'ensemble, pendant que la guitare se taille des parties d'anthologie, que Luca Turilli lui-même n'aurait pas reniées : écoutez les riffs de guitare de The Star, Wheel of Fortune.

Il y a aussi ce côté fortement symphonique, emprunté à Rhapsody, que l'on retrouve sur les orchestrations inspirées de Lovers et The Moon.

A côté de ces influences, il y a aussi les très enlevés Death, et The Emperor, ce dernier entrecoupé lui aussi de vocaux à la limite du death et de choeurs grandioses, sublimé par de belles parties de clavier. Devil in the Tower attire aussi immanquablement l'attention de l'auditeur, avec son côté théatral et ses impressionnantes lignes de chant - grande interprétation de Romero ici ! -, ainsi que sa rythmique imparable qui maintient l'attention sur près de 8 minutes sans jamais lasser. Là encore, une guitare proche de ce que sait faire Turilli, mais sans entrer dans le plagiat. Il y a un curieux break fait de choeurs chantant en canon, en plein milieu du titre, avant que tout ne s'emballe à nouveau sur un piano vite effacé par une guitare plus que véloce. Du grand et bel ouvrage !

Je ne vais pas me lancer dans l'exercice du track by track, mais il m'est impossible de passer sous silence le titre le plus ambitieux de l'album, The Moon, que je vous propose en écoute, et qui adapte sur pas moins de 11mn30 un certain Beethoven, avec sa 5ème Symphonie, 1er mouvement, ainsi que sa Sonate au Clair de Lune, 1er mouvement.

Le groupe espagnol réussit là un exercice difficile sur lequel nombre de groupes se sont cassés les dents, et parvient presque à égaler le splendide The Wizard's Last Rhymes, de Rhapsody, présent sur l'EP Rain of a Thousand Flames (2001), adaptant avec brio quant à lui la 9ème Symphonie de Dvorak, 1er mouvement.

La guitare et les claviers réussissent ici une brillante adaptation, qui n'est pas la première incursion du groupe dans l'univers de la musique classique, puisque sur l'opus précédent, le groupe avait offert en bonus un instrumental intitulé Vivaldi's Winter, qui, comme son nom l'indique, adaptait la 4ème Saison de Vivaldi,... l'Hiver ! Sur The Moon, Alfred Romero rajoute sa voix mélodieuse et ne rend jamais l'adaptation ridicule, trouvant le ton juste pour s'immiscer dans cette oeuvre difficile et par là même montrer toute l'étendue de son talent.

Ce morceau n'a bien sûr pas été pensé pour élargir l'auditoire du groupe en voulant séduire les fans de musique classique - non, les uns comme les autres se croisent souvent chez le disquaire, mais s'aperçoivent plus qu'ils ne se voient tant les rayons sont en général éloignés - , mais bel et bien pour rendre hommage à une musique qui a énormément influencé, quoi qu'en disent certains, et plus que tout autre courant musical, le metal mélodique - et même le metal plus extrême, les brutes épaisses comme des chênes de Marduk se réclamant haut et fort comme fans absolus de Wagner, Orff et Prokofiev

Avec cet album, Dark Moor a visiblement trouvé un certain équilibre puisque les deux albums qui ont suivi, Autumnal et Ancestral Romance, n'ont montré aucune baisse de régime, même s'ils n'ont pas réussi à dépasser la réussite de cet album, qui a, il faut le reconnaître, placé la barre très très haut. Mais encore une fois, la sensibilité de chacun étant différente, ils sauront séduire l'auditeur tout autant que Tarot a su le faire pour moi.

J'ai pour ma part découvert un groupe qui m'a réconcilié avec un pays que je boudais jusqu'ici, alors qu'il est paradoxalement connu pour être bien plus amateur de metal que notre beau pays. Et quand on y regarde de près, l'Espagne n'a guère plus de groupes que la France ayant une envergure internationale. Allez, que diable, portez haut le flambeau national Loudblast, Gojira et Adagio, et réveillez les fans qui ne demandent qu'à bouger !

Mes prochaines chroniques se tourneront vers vous !

En attendant, je ne puis dire que "Viva España" !

 

Bonne écoute ! Et pour doubler le plaisir, je vous propose en écoute le très enlevé The Chariot, car arrivés jusqu'ici, vous l'avez bien mérité !

 

Stéphane DELURE

 

 

Publié dans Power metal mélodique

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